Il est des compositeurs dont le nom n’est connu que des musiciens, et dont la musique pourtant mérite d’être entendue par tous. Alessandro Scarlatti est de ceux-là. Né en Sicile en 1660, mort à Naples en 1725, il fut de son vivant l’un des maîtres incontestés de la musique italienne — adulé à Rome, célébré à Naples, influent dans toute l’Europe. Puis les siècles passèrent, et son œuvre s’effaça peu à peu de la mémoire collective, éclipsée par d’autres noms du baroque devenus canoniques.
Ce soir, nous vous invitons à réparer cette injustice, le temps d’un programme consacré à deux de ses plus belles pages sacrées.

Scarlatti, l’homme de deux villes
Pour comprendre la musique que vous allez entendre, il faut imaginer l’Italie baroque : une mosaïque de cours, d’églises et de théâtres où la musique est omniprésente, nécessaire, vitale. Alessandro Scarlatti partage sa vie entre Rome et Naples, deux univers en apparence opposés. Rome, ville des papes et des grandes basiliques, exige une musique sacrée à la hauteur de sa magnificence. Naples, capitale bouillonnante et populaire, est la capitale de l’opéra, de la voix, du drame. Scarlatti absorbe tout — la rigueur polyphonique de l’une, la sensualité mélodique de l’autre — et forge un langage musical d’une rare richesse, où la prière devient spectacle et le spectacle, prière.

La Missa breve e concertata : la foi en raccourci
Le titre de cette messe est déjà tout un programme. Breve — brève, concise. Concertata — animée de contrastes, de dialogues, de couleurs changeantes. En quelques mots, Scarlatti annonce son ambition : dire l’essentiel, sans jamais s’appauvrir. Une messe brève, dans le vocabulaire baroque, n’est pas une messe bâclée. C’est une messe resserrée, qui concentre en un espace restreint toute la force expressive d’une liturgie. Et concertata, cela signifie que les voix s’y opposent, se répondent, se rejoignent — à la manière d’un dialogue ou d’une conversation animée entre solistes et chœur. C’est une technique héritée de Monteverdi, le père du baroque musical, et que Scarlatti manie avec une liberté et une élégance remarquables. Composée en 1708 pour cinq voix et orgue, cette messe parcourt l’ordinaire liturgique complet — du Kyrie eleison (« Seigneur, prends pitié ») jusqu’à l’Agnus Dei (« Agneau de Dieu »). À chaque étape, Scarlatti change de visage : il peut être solennel et puissant dans le Gloria, rigoureusement architecturé dans le Credo, infiniment doux dans l’Agnus Dei. Ce voyage à travers les moods de la foi est l’un des charmes essentiels de l’œuvre.

Le Magnificat à 5 voix : le chant de Marie
Le Magnificat est l’un des textes les plus chantés de toute l’histoire de la musique occidentale. Tiré de l’Évangile de Luc, il rapporte les paroles de la Vierge Marie apprenant qu’elle portera l’enfant-Dieu : un élan de joie, d’humilité et de reconnaissance qui a inspiré des centaines de compositeurs, de Palestrina à Bach, de Vivaldi à Mozart. Scarlatti s’y engage avec toute la science et toute la sensibilité qui caractérisent son art. Sa version à cinq voix est à la fois une démonstration de maîtrise polyphonique — ces moments où toutes les voix s’entrelacent dans une dentelle sonore — et un poème expressif où chaque verset du texte trouve sa propre couleur musicale. Le Fecit potentiam — « Il a déployé la force de son bras » — est d’une puissance presque physique, tandis que l’Esurientes — « Il a comblé de biens les affamés » — est d’une tendresse apaisée, presque intime. C’est cela, le génie de Scarlatti : ne jamais laisser la technique prendre le dessus sur l’émotion. La musique reste toujours au service du texte, et le texte au service d’une humanité profonde.

Pourquoi ce programme ?
Parce que ces deux œuvres appartiennent à ce trésor discret que l’on appelle le répertoire méconnu — non par manque de valeur, mais par caprice de l’histoire. Les entendre dans la plénitude de leur écriture vocale, c’est ouvrir une fenêtre sur un monde musical d’une richesse extraordinaire, celui de l’Italie baroque à son apogée.
Parce que, aussi, la voix humaine reste l’instrument le plus universel, celui qui touche sans détour, qui émeut sans médiation. Cinq voix, une basse continue, et l’architecture sonore d’une foi : rien de plus, et tout y est.
Laissez-vous porter.

Les deux œuvres sont chantées en latin, langue dans laquelle elles furent composées et dans laquelle elles révèlent pleinement leur caractère.

Alessandro SCARLATTI
À Cinq Voix

Magnificat
Messa Breve, e concertata a cinque voci
Pièces instrumentales pour Orgue Positif